
Hier soir, lors d’un dîner succulent dans un salon particulier du Macéo (15, rue des Petits Champs – 75001 Paris) en honneur de notre exquise consultante en nutrition anti-âge Mildred (en présence d’une élite internationale, délicieusement lascive, prodigue et éloquente d’agréments opulents et spirituels ; en bref ultra-snob), notre ami John-John eut une idée fabuleuse : pourquoi Liliane Bettencourt ne fait-elle pas une donation de sa fortune au Trésor Public français ?
Les arguments de John-John étaient de poids ! Premièrement, il n’y aura plus ce « trou » immense dans la caisse de votre Sécurité Sociale : donc fini les grèves et la pénurie de carburants. Deuxièmement : Madame Bettencourt ne sera plus harcelée par sa fille et son avocat. Troisièmement : l’image de marque de la Maison L’Oréal, qui a atrocement souffert de cette affaire, sera blanchie. Ce serait, en effet, un coup de marketing prodigieux, sans la dépouiller entièrement: il lui restera toujours sa villa somptueuse à Neuilly-sur-Seine, son île et ses nombreux comptes bancaires en Suisse ou en Asie.
Se pose alors la question: est-elle snob, la charité ?
Lord Henry, dans Le Portrait de Dorian Gray, considère le dynamisme de sa tante Lady Agatha, qui secoure un quartier pauvre de Londres, comme « trop laid, trop horrible, trop déprimant ». Wilde parle même d’ « immoralité révoltante ». Charles Baudelaire se moque également de ces « entrepreneurs de bonheur public » qui persuadent les miséreux « qu’ils sont tous des rois détrônés ». L’auteur du Spleen de Paris suggère plutôt qu’on « assomme » les pauvres afin qu’ils redécouvrent leur orgueil. Ce qui n’est pas surprenant car si le dandy revendique une chose, c’est bien sa fatuité et son amour-propre! Ainsi le dandy s’amuse à provoquer nos codes moraux et à déstabiliser notre conscience. Ce qui explique sans doute pourquoi certains auteurs pensent que François-Marie Banier serait un dandy... Or, selon Françoise Dolto, qui est cependant une notoriété considérable, le public a la fâcheuse tendance de confondre « le dandy et ses imitateurs ratés, ces jeunes gens bien vêtus, peu occupés qui, par leurs familles ou par quelque ami cher, sont entretenus à rester parasites sémillants d’une société dite de plaisir ». Et toc !
En revanche, chaque élan caritatif (et chaque donation) pourrait être tenu pour une forme altruiste de domination, de supériorité, de vanité et de snobisme. Donner aux pauvres est flatteur pour l’ego ! Qui donne aux pauvres, prête à Dieu. Considérant son âge avancé, Madame Bettencourt (qui, au demeurant, ne figure pas sur la liste de clients pourtant ultra-élective de notre amie Mildred) devait y songer sérieusement. De par ailleurs, parfois, lorsqu’on s’engage véritablement, on devient une sorte de divinité soi-même ! Certes, l’Histoire religieuse mentionne déjà une Sainte Liliane (sauvagement martyrisée par un émir arabe au 9ème siècle), mais qui s’en souvient encore ? Notons toutefois que l’Ordre de la Charité (voir image), strictement réservé aux dames nobles (et richement orné de rubis et de diamants) fut instauré en 1878, par Abdülhamid II, sultan de l’empire Ottoman.
Indéniablement, la charité a toujours été un des passe-temps favoris de l’élite. Je vous rappelle cette anecdote touchante d’une autre lady débordante d’énergie comme seules les vieilles Anglaises savent l’être, à son retour à la capitale après quelques semaines de repos dans sa campagne. Dès le lendemain matin, elle souhaite se rendre près de ses protégés. Mais au lieu d’y trouver l’ambiance habituelle « hiver 54 », elle découvre un immense chantier, avec plein de HLM en construction. « Mon Dieu ! », crie-t-elle, saisie, à son chauffeur en sortant de sa Rolls Royce, « Qu’a-t-on fait avec mon adorable quartier de misère ?! »
A propos, la lady, tout comme Madonna arrivant en 4 X 4 à l’orphelinat au Mali, commit un horrible faux-pas ! Car que disent les guides des convenances ? « Naturellement, il faut s’habiller discrètement pour visiter les pauvres. Prenons garde cependant qu’ils peuvent se sentir flattés qu’on soit bien mis quand on vient vers eux. Pas d’autos luxueuses à la porte d’une maison d’indigents; prenons le tramway, l’autobus, le métro. »
Ces règles du savoir-vivre doivent en refroidir plus d’un (pourtant, une Madonna sur le dos d’un âne, quoi de plus harmonieux ?). Pour info : le Trésor Public de Neuilly-sur-Seine se trouve au 3, rue Boutard, métro Pont de Neuilly, ou le bus n° 176….
Singulièrement vôtre,